Compte-rendu de voyage + route : À travers les Alpes Dinariques
Compte-rendu d’un voyage de trois semaines en VTT singlespeed, de Podgorica à Ljubljana, effectué en mai 2026. La route est disponible au téléchargement en bas de la page.
La chaleur humide et chargée de pluie m'alourdit comme un drap mouillé tandis que je tire des zigzags pour sortir de Podgorica. À peine vois-je la ville de béton terne dans la plaine, entourée des collines qui me la dissimulent à mesure que j'y monte. Les rares arbrisseaux sombres et tortueux des pentes sont entrecoupés des roches à nu des falaises qui font tomber la pelouse en étagements, et les chênaies, encore claires du printemps font ressortir les façades des bâtisses qui s'y cachent, surmontées des toits orange qui brillent dans la clarté immuable des rives de la Méditerranée.
Puis des collines, je rejoins les alpages constellés de pierres, une terre pauvre et rare sur les monts de calcaire, où les troupeaux grignotent l'herbe et les fleurs des pelouses jusqu'aux racines. Au premier plateau, des maisons sont parsemées dans le paysage, lointaines les unes des autres, comme si chacun des habitants avait voulu se tenir loin des autres en beau solitaire. Je continue mon ascension, et il n'y a plus d'habitations. Au-delà de 1 500 m, j'atteins la neige, qui d'abord se love dans les creux oubliés des reliefs et en vient à recouvrir toute la montagne. Les alpages ne sont plus de cette herbe rasée et terne entre les pierres blanches, mais recouverts d'un duvet de glace éblouissant qui reflète le ciel. Les cabanes des bergers sont encore prises dans les neiges, celles qui, dans un ou deux mois à peine, abriteront ceux qui mèneront leurs troupeaux ici pour l'été. Elles sont faites des mêmes pierres que les collines et se confondent avec elles dans le paysage. Sur la route, aucune trace de pas ou de véhicule, comme si j'étais la première personne à aller passer le col à la fin de l'hiver.
Bientôt la neige se fait trop épaisse et je coupe à pied dans les creux des plateaux pour retrouver le chemin qui n'est pas balisé. Je fais attention à ne pas marcher là où les ruisseaux creusent par-dessous la neige, qui peut s'effondrer alors sous les pas et faire chuter dans l'eau glacée. Au sol, il y a des traces de lapins, de renards et de pattes plus grandes, celles de chiens errants ou de loups. De l'autre côté du col, la neige révèle les versants de rocaille éboulée d'une blancheur semblable à celle de la neige, l'une se confondant dans l'autre. Puis les pelouses se dévoilent et retrouvent leurs fleurs, intouchées des troupeaux dans ce creux de vallée coupé tout à fait des humains par le gel. Il y a un lac, et près de lui, une tour ronde de pierre surmontée d'une plateforme et d'un toit de bois un peu effondré. Je vais voir l'eau. Dans la boue, je surprends les traces fraîches d'un ours brun. C'est la première fois que je croise les pas d'un ours européen. Je mets ma main au-dessus de l'empreinte, mes doigts surplombés des profondes entailles qu'ont marquées les griffes dans la terre. Je dors le soir sur le plateau de la tour de bois. Aux premières lueurs, qui naissent si tôt dans l'est, j'aperçois l'ours qui descend du bois, frontière de l'Albanie, pour descendre au petit lac. Il est large, lent, et la bosse de son dos roule à chacun de ses pas. Il vient inspecter la terre et l'eau. Voilà ma première journée au Monténégro.
Je remonte dans les neiges et traverse des hameaux d'estive recouverts de blanc jusqu'aux gouttières. Les traces de canidés dans la neige se font plus nombreuses, et toujours sans pas humain à leurs côtés. Je regarde derrière moi plus fréquemment, presque inquiète du loup dans ce désert silencieux qui, l'hiver, n'est plus le domaine des humains, alors que je marche en poussant mon vélo dans la neige sur les pentes recouvertes des pistes forestières. Le ciel est gris de menace, les pins sont noirs d'obscurité, mais sur les pelouses fanées dont la neige se retire à peine, des fleurs violettes émergent, les corolles encore fermées, les premières du printemps. À un col, je sonne la cloche d'une chapelle orthodoxe, et le son chaud résonne entre les murs de la vallée en contrebas, qui semble encore prise dans la fin de l'hiver et ses couleurs ternes qui précèdent les bourgeons. Je suis la première personne de l'année à marquer mon nom dans le livre d'or de la chapelle. Dans la descente, la neige me chasse hors de la piste, et je dévisse d'un bord de relief pour chuter aux côtés de mon vélo jusque dans un ruisseau en gouttière, que je suis alors pour retrouver mon chemin. Des troncs charriés par les fontes obstruent le passage de l'eau et je porte mon vélo en marchant dans l'eau froide.
Un jour de pluies glacées me chasse des sommets embourbés de brouillard froid et de neiges sales. Je fuis vers la vallée en contrebas, en dessous des brumes qui font d'épais nuages sans lumière. Je me réfugie dans les villes et les cafés pour échapper aux pluies. Désormais, les vallées sont fermement creusées entre des monts de forêts sans plateaux. Des chiens errants courent à mes côtés par jeu et je leur jette des bâtonnets de bœuf lorsqu'ils se montrent très doux ou trop agressifs. Un cheval sombre trotte pour me suivre dans la brume des pluies qui se lèvent au matin, comme s'il avait voulu que je le guide ailleurs que cet endroit inquiétant et aveugle. Puis je remonte vers des plateaux au-dessus des nuages, nus d'arbres et bastillés de neige. Le manteau blanc épargne les routes pendant longtemps, me laissant une ligne de gravier pour avancer, jusqu'aux points les plus reculés où je marche plusieurs heures pour traverser ses digues. Mais quel calme dans cet horizon terne ! Le pays est dans la douceur du sommeil juste avant l'éveil, et bientôt le renouveau surgira dans la puissance presque douloureuse des montées de sève et de la germination des graines. Ici aussi, les fleurs violettes poussent et mordent des trous dans la neige afin de déployer leurs pétales.
Quel drôle de sentiment de bonheur et d'appartenance j'ai dans les steppes et les alpages, comme s'ils parlaient à mon sang qui serait fait de la même essence. A travers mon corps, peut-être que c'est le cri profond des bergers de mes ancêtres que j'entends jubiler de retrouver la pelouse rase, les rochers blancs et l'odeur de crotte de mouton des pâturages, si différents du goût dégueulasse de la pollution collée aux parements des villes. Ici, les vaches et les chiens sont dans les jardins et les fossés, ignorants de la frontière que l'on a mise entre ce qui appartient à notre idée de la nature et ce que l'on construit et administre selon nos ordonnances.
Je converse avec des touristes aux limites du parc national du Durmitor. Ils ne me plaisent pas. J'aimerais trouver une alternative au chemin que je prends dans le parc, et j'ai déjà pris beaucoup de notes afin d'améliorer la route que j'ai cartographiée. Je descends dans l'immense vallée de la Tara et traverse la frontière de la Bosnie-Herzégovine que marque le fleuve. Les forêts sont denses du vert clair du feuillage nouveau des charmes. Le fleuve est turquoise et profond sous les murs de milliers de verts des falaises. Je campe à la culée d'un pont désaffecté de poutres d'acier peintes en rouge, dont le tablier défoncé laisse entrevoir l'eau quelques mètres en dessous. J'en ferais le détour le lendemain, plus haut sur le cours.
Je chemine par des pistes forestières dans les bois ininterrompues des collines. Je coupe dans des hameaux en cul-de-sac par des routes de terre. Les fontaines qui tubent les cours d'eau dans les bois arborent des plaques en rappel des morts de la région. Souvent, elles accueillent les promeneurs avec de petits bancs et je m'y assois pour manger. Les pistes sont étroites, sinueuses, pentues et défoncées, et alors que je pensais n'y croiser personne de la journée, un petit bus sans passagers se balançant de droite à gauche sur ses suspensions apparaît, négociant une épingle de roches à nu et de nids-de-poule, puis s'arrête devant moi. Le conducteur ouvre sa porte et me hèle, je le salue en retour et lui réponds en français. Il n'est nullement décontenancé et me parle serbe avant de renoncer et de continuer son chemin par un trou creusé dans la falaise par lequel passe la piste étroite. Quelques mauvais tournants me font errer à pied dans une tourbière bien cachée au pied du rempart d'une montagne, mais je parviens à en sortir par un accroc de pins et de bardanes qui me collent aux chaussures. Je m'y arrête une heure dans l'après-midi et y déploie ma tente, afin de laisser passer une grande pluie. Je m'endors puis me réveille car je crois entendre mon nom soufflé dans la forêt.
Des genévriers poussent dans les prairies d'herbes vertes et jaunes. Dans une ascension, une seconde pluie vient me prendre par l'arrière, alors que je me trouve près d'un petit abri. La pluie se mue en grêle. Les balles de glace sont petites mais nombreuses, et ricochent partout autour de moi alors que je suis assise sous le petit toit. La grêle amène le froid. J'ai mes gants le reste de l'après-midi, et je frissonne un peu dans ma tente le soir, que je monte dans un sombre plat de val alors que la pluie reprend à nouveau.
Le lendemain, je rencontre le premier mémorial bosniaque de mon voyage. Les noms des morts de 92 à 95 sont inscrits sur une table de marbre d'un style vaguement ottoman, surmontée du croissant et de l'étoile, et d'un mot en arabe que je ne lis pas. Plus loin, je verrai une mosquée esseulée dans les bois, que je n'aurais pas remarquée si ce n'était pour le très fin minaret blanc, comme une grande colonne dorique pointant au ciel, perçant le vert des forêts. Des stèles tombales aux sommets ronds sont disséminées autour du lieu. Et les noms de ceux morts durant la guerre sont inscrits en listes sur le fronton d'une fontaine qui coule de plusieurs tubes dans un grand bac de pierre. Puis, à quelques tournants de la mosquée, sur les pistes forestières, je passe auprès des anciens champs de mines dont les panneaux à tête de mort rappellent aux promeneurs de ne pas s'aventurer dans les bois calmes.
Lorsque je retourne dans les alpages, je passe par une montée très pentue, à laquelle je donne gorge et que je finis à pied. Des troupeaux de brebis entourés d'ânes bâtés paissent en bordure des villages. Les bergers commencent à monter pour les beaux mois. Les petites bergeries ont les murs bas, surmontés de longs toits de tôle cabossée et roussie par la rouille et le temps. Les longs plateaux affaissés me font voler sur leurs pierres blanches qui, au loin, se confondent avec la toison épaisse des troupeaux de moutons. Puis je tombe, longtemps, dans les arbres, puis dans les potagers de petites maisons auxquelles on accède par le premier étage, et j'atteins la ville de Konjic. Je dors dans un hôtel derrière la mosquée, d'où l'appel à la prière me guide à la fenêtre et j'y vois des dizaines de nids d'hirondelles collés sous les corniches, et les oiseaux qui filent en tournoyant dans tous les pans du ciel.
Je grimpe une dernière fois pour les plateaux au sortir du pays. De l'autre côté du col, déjà, le plateau est couvert de genévriers, de pins d'Alep et de petits buissons piquants qui me disent en secret que la Méditerranée n'est pas loin, là-bas au-delà de la dernière barrière de montagnes. Je campe dans une bande de forêt étroite, et au matin le ciel est lourd de nuages épais et sans fond. La pluie ne tarde pas à tomber fort, et me bat bien jusque la prochaine ville. Les cafés aux vitres teintées semblent tous déserts, mais lorsque j'en pousse la porte pour m'y réfugier des trombes, je suis aspirée dans le vacarme des voix fortes et la fumée de cigarette.
La pluie ne cesse pas et se mêle au tonnerre et au vent. Le lendemain, j'en viens à manquer d'eau. Je repère une discrète cabane de chasse, où je m'abrite quelque temps afin d'essorer mes vêtements déjà trempés. J'y trouve une bouteille d'Orangina, vieille mais encore scellée, que je secoue pour en dissiper le dépôt et j'en bois de grandes gorgées sans bulles. Lorsqu'enfin je descends hors du plateau, la pluie s'intensifie, et je distingue à peine devant moi dans les rideaux d'eau les ravins de grosses pierres. Mon pédalier devient étrange sous mes pieds alors que j'amortis les chocs des chaos de roches et de boue. Lorsque la descente me jette aux frontières d'une ville, mon pédalier joue, et perds le contact avec les roulements lorsque je pédale. J'avance tant bien que mal dans le vent de face qui me fouette de pluie gelée jusqu'au premier café de la ville, ou je m'assois trempée et frigorifiée. Plus tard, je me réchauffe sous la douche du grand hôtel, puis je vais réparer mon pédalier. Un adaptateur entre l'axe et le roulement a cédé. Je l'arrange pour qu'il tienne en place avec un rond de fer-blanc et de la colle de rustine. Cela tiendra jusqu'à un magasin de vélo. Je vais devoir sortir de ma route et de mes collines à brebis pour Split, sur la côte croate, à 80 kilomètres, afin d'y chercher une solution.
Split est consumée par le sur-tourisme. Je passe la journée à aller d'un magasin à l'autre, cherchant soit un pédalier, soit un boîtier qui me permettrait d'achever mon voyage, entre les chats et les goélands qui vivent ensemble dans les rues, perchés sur les bennes des poubelles. Je finis par trouver un type qui, faute d'avoir une pièce compatible, arrange mes espaceurs de part et d'autre d'un tube en aluminium dans lequel passe l'axe de mon pédalier et qui les maintient en place. C'est une solution de fortune, mais qui fonctionnera pour le reste du voyage. Avant de trouver l'homme au tube d'aluminium, je me suis assise sur le trottoir en dessous de beaux arbres, prête à renoncer après mes recherches infructueuses, satisfaite de mes jours dans les pelouses couvertes de neige et du silence des bergeries désertes. Désormais, c'est comme si je recommençais un tout autre voyage, car rien de la Croatie ne me rappellera les villages bosniens ou monténégrins, les hommes aux peaux de moutons et les femmes qui portent de longues robes ornées de broderies et qui me saluaient de leur jardin.
Je suis la côte sur la hauteur des premières crêtes. Des grandes couleuvres s'enfuient devant moi. Tous les jours, je croiserais la route d'une dizaine de serpents, et je ferais bien attention à mes pas lorsque je marcherais entre les hautes herbes et les pierres rondes, dont la blancheur éclatante seule me rappelle que ce voyage est bien le même qui me fit partir de Podgorica une douzaine de jours plus tôt. Les éoliennes dominent le paysage, et le lendemain, je roule entre les ponts et les oliveraies, reliant des villes côtières où l'on construit furieusement des ensembles immobiliers, et je ne refuse pas de m'arrêter à quelques des nombreux cafés qui donnent sur la mer. Mais j'ai le sentiment d'être un peu perdue d'être descendue des montagnes. Je passe quelques jours à me tenir sur les pistes les plus isolées que je trouve, à effrayer les serpents et attraper de gros insectes qui me sont inconnus. Je remonte dans la chaîne au-dessus de la mer, tentant de fuir les autres voyageurs, mais ne pouvant leur échapper complètement. Je triche en coupant leur chemin par des sentiers de randonnée, et parviens à trouver l'eau maintenant devenue rare à des petits ruisseaux dans la sécheresse. Pour retrouver ma solitude, je dois à présent me dissimuler davantage, hors des pistes, là où les chevaux vont marcher, là où les vaches vont boire. Je trouve même des buffles.
Je descends une dernière fois à la mer afin de faire le tour de l’île de Krk. La chaleur est forte, et certains lieux de l'île me reviennent à moi seule. Je me baigne à la pointe sud dans la mer Adriatique, pour, je crois, la première fois de ma vie. Je nage loin et distingue sur les coteaux qui tombent dans l'eau les murets de pierre sèche de ceux qui autrefois menaient leurs troupeaux ici, et même une petite chapelle blanche avec un clocher à peine dessiné. Dans l'intérieur de l'île, je file sur des sentiers étroits entre les murets, et rencontre sous les chênes une vipère cornue qui me défie de l'approcher. Je vais laver le sel de ma sueur une dernière fois en le mêlant à celui de la mer. En sortant de l'eau, des tiques africaines m'assaillent, montent le long de mes jambes, leur carapace aussi solide que celle d'un crabe, et leur taille est si monstrueuse que je les sens s'accrocher à ma peau et peux les chasser à temps tandis qu'elles remontent mes jambes et ma nuque.
Les forêts de l'arrière-pays qui me mène à la Slovénie n'ont plus l'odeur de terre chaude et de thym de la Méditerrannée. Elles sentent l'eau de source et l'humus de feuilles épaisses. Les serpents se font moins nombreux. J'attrape une grande couleuvre, mais elle se défend avec force et je la laisse partir, la main souillée de son odeur de crapaud pourri. La veille de mon arrivée à Ljubljana, je surprends une ourse et son petit dans un bois. Elle fuit entre les buissons puis se dresse sur ses pattes arrières afin de me surveiller d'un promontoire. Ce voyage, qui commença avec un ours brun au confins d'une vallée du Monténégro, se finit avec cette seconde rencontre, cette fois dans un petit bois, à une cinquantaine de kilomètres de Ljubljana. Je n'en ai pas fini avec les Balkans des bergers et des cimes, et lorsque je reviendrais, je n'irai pas voir la mer, je resterais dans les collines et le secret des bois à me rafraîchir de l'eau froide des milliers de fontaines des bords des pistes.
La route :
La route ci-dessous est une version beta, contenant des améliorations et des variantes encore non vérifiées par rapport au chemin que j'ai parcouru afin de :
- corriger des défauts relevés lors du repérage
- proposer des variations, en particulier dans la zone du Durmitor et de Mostar
- passer par l'intérieur des terres plutôt que la côte en Croatie
- finir le tracé à Trieste plutôt qu'à Ljubljana
Plus d’informations sur le tracé sont disponibles en cliquant ici.